Objections

A propos du tirage au sort



Le tirage au sort a souvent été taxé d’utopie,  une réalité difficilement admissible. Or la démocratie fut appliquée durant deux siècles ; elle n’est donc pas une utopie. 


Idéalisme ou réalisme ?

L’élection repose sur la confiance en des maîtres qu’on a partiellement choisis. 
Comment savoir si cette confiance est bien placée ? Comme en amour, c’est à force d’être trompé qu’on perd confiance. De ce point de vue, la promesse électorale est assez proche du serment du mariage...  

Nous avons donc d’un côté un système idéaliste basé sur la confiance dans la vertu d’acteurs considérés d'emblée comme sage, honnêtes et compétents. 
Et de l’autre, un système réaliste basé sur la défiance et le contrôle permanent des décideurs, partant du principe que l’homme à qui l’on confie une charge importante n’est pas vertueux en soi et qu’il convient de le contrôler.
L'idée maîtresse des institutions fondées sur le tirage au sort, c'est que la vertu n'est pas naturelle et que seuls des contrôles permanents —par de bonnes institutions— poussent les acteurs à la vertu et garantissent ainsi tous les citoyens contre les abus de pouvoir.



Vous avez dit hasard ?

Nous aurions tort de croire que le fait de choisir nos dirigeants, souvent flatteurs, trompeurs et menteurs,  nous offre de meilleurs résultats que le hasard. 
Le hasard fait souvent bien les choses et dans la nature toutes les espèces y sont soumises car il est respectueux des équilibres et de la survie de tous ; certes, il n’est pas soumis à notre volonté, mais il ne l’est pas non plus à nos tromperies ; il est incorruptible.
De nombreux domaines relèvent du choix et de la volonté, mais pas tous. Ce qu’on ne peut contraindre relève des lois du hasard, qu’il s’agisse du cycle des saisons, du bonheur, de l’intuition, de amour et du bon sens qui en politique doit garantir la souveraineté du peuple ; c'est pourquoi ces domaines doivent demeurer hors du champ de compétence des professionnels.


Voici les objections les plus courantes à propos de la démocratie*

1. Avec le tirage au sort, on mettrait des affreux aux manettes…

En démocratie, ce ne sont pas les représentants qui dirigent mais les citoyens en assemblée, ce qui permet de mieux contenir les dérives individuelles. En plus de cela, les Athéniens, qui exactement comme nous, avaient très peur de tirer au sort des incapables, des malhonnêtes, des abrutis... avaient trouvé des institutions complémentaires capables d'apaiser ces craintes.

6 institutions protègent des faiblesses du hasard
• Avant le mandat, le volontariat : une forme d'autocensure puisque ceux qui ne se considéraient pas capables s'excluaient d'eux-mêmes. Ce point est aujourd'hui discutable, il serait bon d'inciter tout le monde à participer (y compris et surtout les personnes justes qui ne se soucient pas de gouverner, dixit Alain); avec possibilité de refuser, bien sûr.
Puis la docimasie, sorte d'examen d'aptitude qui permettait d'éliminer les bandits et les fous, était un autre barrage contre les indésirables avant tout mandat.
Enfin, l'ostracisme (institution qui n'avait pas, à l'époque, de connotation péjorative) permettait de mettre au ban (temporairement) un citoyen considéré comme dangereux.
• Pendant le mandat, les tirés au sort étaient révocables à tout moment, par un vote de l'assemblée.
• En fin de mandat, les tirés au sort devaient rendre des comptes et cette reddition des comptes était suivie de récompenses (honorifiques) ou de sanctions.
• Après le mandat, deux procédures d'accusation publique permettaient de mettre en cause après-coup des acteurs éventuellement fautifs.

Tout cela est infiniment plus protecteur qu'un système reposant sur l'élection qui, elle, fait comme si on pouvait compter sur la vertu de certains acteurs, meilleurs que les autres.
Le tirage au sort, lui, est au centre d'institutions qui assument les conflits et les imperfections individuelles en se fondant sur la défiance et en prévoyant des contrôles à tous les étages.



2. Le tirage au sort était adapté aux petites cités mais ne serait pas applicable dans nos grandes sociétés modernes.

Il est curieux qu’on ne se pose pas ce genre de question à propos de l’élection. En toute logique, un système basé sur l'élection ne peut fonctionner qu'à petite échelle puisqu'il suppose que les gouvernés connaissent à la fois les gouvernements et leurs actions (ce qui est littéralement impossible à grande échelle : qui donc peut savoir ce que font tous les jours nos élus au niveau européen ?) ; alors qu'au contraire, un système basé sur le tirage au sort est beaucoup mieux adapté à des États de grande échelle puisqu'il emporte avec lui des contrôles permanents à tous les étages politiques.
Ainsi, sur le modèle de la fédération, magnifiquement défendu par Proudhon, la démocratie locale pourrait se coordonner avec les autres en désignant des représentants à des Assemblées régionales qui elles-mêmes délègueraient des mandataires à l'Assemblée nationale, tous ces mandataires rendant des comptes et restant sous le contrôle permanent des assemblées locales.


3. Avec le tirage au sort, on désignerait des incompétents…

Autre objection courante : le monde devient complexe et les tirés au sort ne seraient pas aussi COMPÉTENTS que les élus...
Parce que vous trouvez que, de par le monde et à travers l'histoire des faits, les élus sont « compétents » ?!
C'est une blague ?
Savez-vous combien de bombes atomiques les élus soi-disant compétents ont fait exploser dans l'atmosphère, en plein air ou sous l’eau !, depuis 1945 ? Plus de 2 000 ! En fait de compétence, c’est de la folie furieuse, oui. Et combien de guerres ?! Et combien de millions de milliards de dollars gaspillés avec des armées suréquipées qui se neutralisent mutuellement, pendant qu'un tiers de l'humanité souffre de la faim ? Et combien de scandales de corruption avérée ? Et combien de trahisons du bien commun ?
Un avocat, un homme d'affaires ou un cadre supérieur qui vient d'être élu est tout à fait incompétent dans le domaine nucléaire ou climatique ou médical ou autre, et c'est son travail sur les dossiers qui va le rendre compétent. On peut en dire tout autant de n'importe quel tiré au sort volontaire qui va devenir compétent en travaillant sur ses dossiers. 

Les très nombreuses expériences d'assemblées tirées au sort sur des sujets techniques complexes montrent une extraordinaire compétence collective et un formidable désintéressement par rapport aux lobbys. L'honnêteté et l'absence de conflit d'intérêts sont des caractéristiques bien plus importantes pour le bien commun que la (prétendue) compétence.

D’ailleurs, on ne demande pas à l’élu d’être compétent mais de faire preuve de bon sens et de prendre les bonnes décisions. C’est le fonctionnaire qui doit avoir des compétences et lui est choisi par voie de concours.


4. Avec le tirage au sort, on changerait d’avis tout le temps…

Autre objection courante contre le tirage au sort, la rotation des charges empêcherait de maintenir une ligne politique cohérente sur la durée ; des magistrats aux mandats courts et non renouvelables seraient incapables de poursuivre des stratégies cohérentes à long terme… Mais là encore, c'est faire comme si les tirés au sort avaient le même pouvoir que les élus modernes, ce qui n'est pas du tout le cas : dans un système organisé autour du tirage au sort, c'est l'assemblée qui a le pouvoir, et cette assemblée, elle, est tout à fait stable. Les Athéniens n'avaient aucun problème de ce point de vue, au moins rien de plus grave que les incohérences liées aux élections contradictoires, évidemment elles aussi possibles.
 Et que penser de la grande muraille de Chine dont la construction s’étendit sur cinq générations.

 


5. Le régime athénien était esclavagiste, phallocrate et xénophobe…

Autre objection fréquente : on nous rappelle aimablement, comme si nous l'ignorions, que les Athéniens étaient esclavagistes, phallocrates, et xénophobes.
L’esclavage est toujours présent dans nos société modernes mais délocalisées, pour ce qui concerne la phallocratie, on n'a toujours pas résolu la question de la parité homme femme, quant à la xénophobie avec son cortège de reconduites aux frontières, elle ne fait pas partie du passé.

Effectivement, à l'époque, les femmes ne faisaient pas partie du peuple, les esclaves non plus, et les étrangers non plus. Mais juger ces faits antiques avec les valeurs d'aujourd'hui est un anachronisme aussi absurde que de reprocher aux Athéniens de n’avoir pas encore inventé l’électricité ou le moteur thermique.
Enfin, la démocratie est une système politique universel dont le bon fonctionnement n’est pas soumis à des valeurs comme l’esclavagisme, la phallocratie et la xénophobie, soit dit en passant, toujours présentes dans nos gouvernements représentatifs. Débarrassée de ces caractères infamants, la démocratie ne perd rien de son efficacité pour défendre le peuple contre les oligarques. Comme dit Castoriadis, Athènes n'est pas un modèle mais un germe.
C'est donc un mauvais procès, le plus souvent mené par des gens (élus et/ou riches) qui ont un intérêt personnel à discréditer la démocratie (puisque le tirage au sort mettrait au chômage les élus et ôterait aux riches leurs précieuses courroies de transmission politiques).



6. Mais les athéniens utilisaient aussi l’élection, non ?

On entend parfois objecter que les Athéniens utilisaient aussi l'élection. C'est vrai, mais marginalement : l'élection était préférée seulement dans les cas où une compétence était nécessaire, c'est-à-dire essentiellement en matières militaires et financières. Ainsi, les chefs d'armée et les comptables publics étaient élus, mais c'est tout. À Athènes, le tirage au sort des représentants politiques a bel et bien été la règle générale pendant 200 ans.
Nous pourrions très bien, à notre tour, combiner les deux, en fonction de nos objectifs. Cependant, ce n'est pas aux élus de faire ces choix-là, car ils vont évidemment tricher et préférer l'élection partout, dans leur intérêt personnel, contre l'intérêt général.



7. Si la démocratie a pris fin et n'est jamais réapparue, c'est bien la preuve que le système était mauvais…

Pas du tout : la démocratie a pris fin à cause d'une guerre perdue. C'est-à-dire une cause contingente et pas à cause de vices propres.
Et les voleurs de pouvoir qui ont suivi ont bien retenu la leçon : le tirage au sort des représentants donne mécaniquement le pouvoir au plus grand nombre, au lieu de laisser les riches gouverner. Cette procédure aléatoire —équitable et incorruptible— a donc ensuite été méthodiquement discréditée par tous les notables et privilégiés à travers les âges, mais pour des raisons qui n'ont évidemment rien à voir avec l'intérêt général, et sans aucun débat public sur le choix sociétal stratégique "élections ou tirage au sort".



8. Et si moi, j’ai envie de choisir mes représentants ?!

Cette revendication vient souvent de personnes plutôt favorisées qui n'ont rien à craindre de l'élection puisqu'ils sont précisément de ceux que les élus ne martyrisent jamais.
Je ne suis pas sûr qu'il soit utile de tenter de les convaincre car il est possible qu'un intérêt personnel contraire à l'intérêt général les anime, auquel cas la discussion est un simulacre, et sans doute une impasse.
Par contre, de la part de personnes défavorisées, cet argument est vraiment étonnant : après 200 ans de trahisons répétées, après 200 ans de promesses non tenues, continuer à s'accrocher à ce qui est — de fait — un pur mensonge, relève de la pensée magique, un peu comme certaines croyances conduisent à protéger une vache sacrée. Peut-on argumenter contre une croyance ? On pourrait aussi proposer de choisir la procédure par référendum mais hélas nous sommes privés de cette initiative...



9. Les tirés au sort sont également manipulables et corruptibles  puisqu’ils sont débutants politiques et plutôt naïfs...

Encore une fois, c'est faire comme si les tirés au sort avaient le pouvoir alors que ce n'est pas le cas. Pour corrompre ou manipuler la volonté commune, c'est toute l'Assemblée populaire qu'il faut corrompre et manipuler puisque c'est elle qui conserve le pouvoir en démocratie. Et les procédures de mise en cause après-coup comme le Graphe para nomon permettent précisément de punir un orateur adroit qui aurait réussi à circonvenir l'Assemblée et la conduire à voter de mauvaise décisions.
Par ailleurs, pour ce qui concerne les tirés au sort, il n'est pas vrai qu'il est aussi simple de corrompre un amateur qu'un professionnel : la corruption et la manipulation prennent du temps et passent souvent par des conflits d’intérêts propres à l’élection. Par ailleurs, il suffit d'un incorruptible dans une assemblée pour sonner l’alarme sur des intrigues éventuelles.



10. La démocratie athénienne ne respectait pas les droits fondamentaux et pratiquait par exemple la peine de mort...

On entend dire parfois qu'un régime capable de condamner Socrate à mourir ne peut pas être un bon régime…
On a du mal à croire à la bonne foi de cet argument : la mort de Socrate fut une erreur, sans doute un drame, mais ne permet pas de juger un régime sur des siècles. Rappelons nous que la suppression de la peine de mort est chez nous toute récente.
Plus sérieusement, on entend dire que la démocratie ne respectait pas les droits de l'Homme.
C'est tout à fait exact, mais le leur reprocher est d'abord un véritable anachronisme : il est profondément injuste de reprocher à un peuple, il y a 2 500 ans, de ne pas avoir respecté nos valeurs actuelles qui ne nous ont hélas pas empêché de mener des guerres coloniales et perpétrer des crimes indignes de nos valeurs.
Enfin, même imparfait, le tirage au sort reste meilleur pour l'intérêt général que l'élection sur bien des aspects. Le fait que le tirage au sort soit (évidemment) imparfait n'est pas suffisant pour y renoncer.

11. Le sort pourrait désigner une femme de ménage comme présidente de la république.

C'est oublier qu'en démocratie, jamais un individu n'a le pouvoir de prendre seul  une décision sans en rendre compte au peuple ; toutes les décisions sont prises de façon collective. Si l'assemblée (constituée d'individus tirés au sort parmi la population) souhaite détacher quelqu'un pour une mission précise (représenter la nation par exemple) par un mandat impératif court non renouvelable, elle peut souverainement décider de choisir cette personne par voie de suffrage. Ainsi, le tirage au sort des membre d'assemblées décisionnaires met immanquablement fin aux partis politiques et au Star-système qui caractérise nos gouvernants élus.

12. Auriez-vous, vous aussi des objections, des craintes à formuler ?  

Faites-le ici et parlons-en.

* En grande partie emprunté aux "Gentils virus" : http://wiki.gentilsvirus.org/index.php/Maquette_%22Objections%22

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